Et voilà, on se retrouve au même point qu’il y a quelques mois. Exactement pareil qu’en Septembre dernier. Un appartement vide, lavé de fonds en comble et moi, assise sur la moquette de ma chambre, le dos collé au mur. Sauf que je ne regarde plus la pièce avec méfiance et inquiétude. J’ai dormi dans cette chambre des nuits et des nuits. J’ai usé des litres d’eau sous cette douche. J’ai traîné en culotte devant ces fenêtres. Les bruits de la rue, je les connais. Ceux des voisins aussi. Le monsieur qui travaille au cyber café d’en bas, je lui ai dit bonjour des dizaines de fois, j’ai fait des kilomètres de sourire pour les jours où je n’avais pas de voix, je suis partie à gauche, prendre le métro. A droite, prendre le métro aussi. Là je pars. Pour de bon. Au moment de descendre les escaliers pour la dernière fois, j’ai vraiment regardé les marches avec attention, comme si je les voyais enfin. Usées. Grises. Glissantes. Nombreuses. Banales. Y a des marches bien plus intéressantes ailleurs, c’est sur. Aussi sur que Charles V et Trois font Huit et Huit font Seize règne sur le royaume de la Takicardie.
Avant d’aller prendre le train, ce même soir, j’ai mis les pattes dans un photomaton. J’ai regardé mon visage inscrit dans le cercle, droit devant moi. A cause de la lumière artificielle et légèrement bleuâtre, j’avais l’air spatiale. Sur ces nouvelles photos d’identité, j’ai le regard dans le vague et les cheveux noirs. Je n’avais jamais remarqué que j’avais les cheveux si foncés. Le regard si vague. La mine vaguement défoncée. Par la fatigue. Je suis sereine. Je sais ce que j’ai à faire. Ma liste s’allonge pourtant d’emmerdements sans fin. Sans aucun résultat concret et rapide. Ca me fatigue. J’ai énormément de choses « en cours ». En cours de construction mais c’est moi qui risque d’être en voie de démolition si ça continue comme ça. J’ai toujours été très douée pour me foutre la pression et pour cumuler les choses jusqu’à l’overdose. Pour me prouver que j’en suis capable. Que je ne suis pas une looseuse. Que je ne suis pas tout à fait un boulet. Peut être aussi que je me sens trop facilement débordée. Dépasser le but, ce n’est pas l’atteindre, certes. Et il faut savoir se donner de petits objectifs pour tenir la distance. Malheureusement je n’ai jamais su faire dans la nuance. Et les petits objectifs, ça m’emmerde..
Mon retour chez mes parents se compte au nombre de vernis qui ont réintégré le frigo familial. Douze. Je suis sereine. Je vais acheter le treizième. Mes vernis sont mes enfants. Je les range au frigo pour qu’ils durent plus longtemps. Et ils me rendent bien tout l’amour que je leur donne. Quand je vois mes ongles, plus ou moins longs selon les fois, briller d’un rouge ardent, j’en oublierais presque Voltaire, la famine, la méchanceté des colocataires, la mort des bébés phoques et mes problèmes caféiniens …tellement c’est beau.
La vie en été est d’autant plus dure qu’on ne peut rien faire pour améliorer son quotidien. Le café n’est pas fort mais il est brûlant. Je transpire et mes cuisses glissent sur la chaise en plastique. Je soulève ma jupe par devant pour faire une arrivée d’air. J’ai eu la bonne idée de m’épiler, hier. Mais je mériterais mieux. J’aimerais moi aussi être rangée dans un frigo et vivre une vie de vernis. Mais quoi que j’y fasse et quelque soit les soins et les efforts que je mobilise pour durer, un jour, je deviendrai sèche et terne et on me jettera à la poubelle.
Le temps passe, y a pas à tortiller du cul les enfants. Dans moins de deux mois j’ai 23ans.
L’autre fois, le premier jour des soldes, j’ai passé mon temps à rencontrer des femmes enceintes. J’ai halluciné, j’ai légèrement froncé les sourcils en croisant la 5ème, à Etam Lingerie. Toutes au même point on aurait dit. Cinquième mois. Environ. Ca va faire beaucoup de balances tout ça. J’aurais du être balance mais je suis née trop tôt. J’en ai gardé une humeur un peu lunatique. Je pense que je n’aimerais pas être à la place de ces filles et de leur cinquième mois, qui trainent entre les rayons et qui cherchent quoi, au fond ? Moi j’ai acheté des robes. Et des verres.
J’ai revu trois fois celle qui avait LE tee-shirt rose pale avec écrit « Devine qui est là ? » ou un truc du genre. C’était un peu obsédant. Je me sentais un peu oppressée. Elles étaient partout, elles prenaient de la place et me rappelaient que moi, ce n’était pas demain la veille que j’allais participer à la reproduction de l’espèce. Alors j’ai dis à la copine qui était à coté de moi « Regarde toutes ces pondeuses, la relève est assurée » pour faire genre, je suis super méga détachée. Je ne suis pas si détachée que ça je crois. Mais la plupart du temps, ça ne me fait rien. Je n’ai jamais trouvé qu’une femme enceinte, c’est beau. Je n’ai jamais mis des photos de gamins dans mon agenda. Les bébés ça m’emmerde. Je le dis depuis des nombreuses années. Moi les enfants je les aime quand ils commencent à être intéressants, genre quand ils rigolent, qu’ils parlent et qu’ils marchent. Là, ça peut être sympa, tu leur lis des histoires, tu les traine voir les dessins animés au ciné, tu leur apprends à dire merci, à ne pas être méchant, tu dis RANGE TA CHAMBRE, tu vas les chercher à l’école, tu les traumatise en faisant semblant de les jeter dans la fosse aux lions du zoo, tu les bourre de glaces et de chocolat et tu leur apprends à lire l’heure. C’est à ce moment là que tu peux construire une relation intéressante. Peut être que je n’ai pas l’esprit maternel. Mais j’ai toujours été très motivée par l’adoption. Dommage que depuis quelque temps ça soit presque devenu un phénomène de mode. Ma mère trouverait ça presque regretable. C’est le coté “lignée” qui guide son avis. Mais moi le coté « Tu es la chair de ma chair » j’ai du mal à cautionner. Je trouve ça limite égocentrique. Voire un peu ridicule. Je me souviens que ma colocataire me disait qu’elle avait hâte d’avoir des enfants pour voir ce qu’elle était capable de faire. De faire. DE FAIRE.
On revient à l’idée de pondeuse. Un peu sonnée, je m’étais adossée discrètement au mur.
Je venais de passer dans la 666ème dimension.
D’après une suggestion de Mademoisaile
A venir : Le prochain, c’est le bon (ou alors, celui d’après).
